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LA NOUVELLE FRANCE

  • Photo du rédacteur: contrediremedia
    contrediremedia
  • 31 mai
  • 4 min de lecture

Dernière mise à jour : 1 juin

La Nouvelle France est un concept de politisation du phénomène de créolisation d'Édouard Glissant.


Selon l'intellectuel, la créolisation est irréversible, elle est le fruit de la mise en contact de plusieurs cultures. C'est déjà le cas.


Dès lors, l'extrême droite n’y échappe même pas parfois, notamment quand Jordan Bardella "vole" à l'artiste Théodora une de ses chansons pour faire sa promotion, car il n'est pas possible de nier l'influence de la Boss Lady.


Or, l'extrême droite passe ses journées à dénoncer ce que Théodora représente et son héritage musical multiculturel : « Je pense que mon frère et moi essayons de rassembler tout ce qui nous définit dans cette musique. Y injecter toutes les influences populaires que nous avons absorbées jusqu’ici. Notre musique est une carte d’identité. »


La Nouvelle France est un projet politique qui vient répondre à l'existence de ce mouvement de créolisation. Exister ne veut pas dire être considéré dans la société, avoir la possibilité d'y exercer des droits et de faire entendre ces voix plurielles. De plus, la culture est souvent un espace d’avant-garde, dépassant toujours ce que le monde politique permet.


La Nouvelle France n'est ici pas simplement un slogan de campagne, comme Lionel Jospin en 2001, testé puis abandonné. Elle est un retournement du stigmate d’une part, car la Nouvelle France fait aussi référence à la colonisation française en Amérique du XVIᵉ au XVIIIᵉ siècle. D’autre part, elle se veut une réponse au complotiste et dangereux grand remplacement de Renaud Camus. Elle s'inscrit dans une affirmation, fondée sur les sciences sociales, les études universitaires, une partie de la population constituant cette Nouvelle France n'est pas considérée dans les politiques publiques et par l'État. Il faut penser à l'ampleur des discriminations systémiques, particulièrement le racisme. Elle y répond par un projet politique avec des droits nouveaux, une refonte de toutes les institutions et de l'État par l'intermédiaire d'un changement de sa Constitution. Le programme des insoumis(e)s inscrit des droits nouveaux pour tous les oublié(e)s de la Constitution de 1956, qui ont dû encore se battre et continuent : les femmes, les personnes LGBTQIA+, racisées, héritier(e)s de l'immigration, en situation de handicap...


Toutefois, il ne faut pas être fermé aux critiques de ce concept très pertinent et vraiment d'intérêt pour affronter l'idéologie de l'extrême droite en 2027. Toutes les critiques ne se valent pas. La critique de la gauche révolutionnaire ne vaut pas la critique de quelques opportunistes et des plus éloignés de l'antiracisme. Ces figures ont une grande distance de tout roman national, quel qu'il soit, une méfiance de ses biais éventuels, et préfère mettre l'humain au centre de la pensée de leurs concepts. C'est-à-dire ce qui unit l'humanité en termes de communs, de luttes contre le système capitaliste, sans délimitation de frontières. Cela n’a rien à voir avec les critiques opportunistes ou celles des éloignés de l’antiracisme. Philippe Poutou n'est pas François Hollande ni Raphaël Glucksmann. Il est internationaliste et se place dans un courant historique de dépassement révolutionnaire des nations. Le concept de Nouvelle France, d'abord déployé autrement par Jospin au début du siècle, fait appel à un récit national. Cette critique venant de la gauche révolutionnaire s'entend, particulièrement la méfiance de ses biais éventuelles, ce serait hypocrite pour les autres partis.


D'autres souligneront que cela n'a rien de nouveau, les phénomènes migratoires et les xénophobies ont une longue histoire de massacres en France. Les cibles ont juste changé : les Italiens au XIXᵉ siècle, les Polonais au XXᵉ siècle et aujourd'hui... Depuis des décennies, les violences contre les populations immigrées n'ont pas cessé en France (au foyer informel à Aubervilliers le 1er janvier 1970, les grèves de la faim et occupations d’églises en 1972, les "ratonnades" d’Algériens à Marseille en 1973, la Marche pour l’égalité et contre le racisme de l’automne 1983...). Pour autant, les appréciations de ces événements ont été fluctuantes selon les partis et les acteurs de la gauche institutionnelle. Ce qui a changé entre la Constitution de 1956 et aujourd'hui, ce sont les luttes des personnes concernées, invisibilisées, qui pendant des décennies ont pu faire émerger au sein du débat public leurs revendications. Les populations dites d'Outre-mer font partie de la France depuis des siècles, et les volontés d'indépendance y existent encore, mais sont ignorées et méprisées.


Et la France n’est-elle pas perpétuellement nouvelle, bien loin de l’image fantasmée d’une seule civilisation de l’extrême droite ? Une pluralité de peuples et de cultures ont été au cœur de l’Histoire de la France. Les racines de l’Europe et celles de la France en son sein sont depuis toujours plurielles. En effet, les ancêtres de Clovis, premier roi des Francs, dynastie des Mérovingiens, étaient adeptes du paganisme. La christianisation a débuté en Asie, puis cela a touché le territoire des Francs. La France est alors aussi fondée sur la culture et les coutumes burgondes, peuple habitant une grande partie du territoire, en même temps que les Francs saliens, des peuples païens. D’ailleurs, bien avant, les fameux Gaulois n’étaient pas chrétiens non plus... Si on s’intéresse à la formation du droit en France, une grande part est une inspiration de juristes romains, qui n’étaient guère chrétiens, et même dont la culture était très éloignée de la France d’alors (territoire ayant largement changé au gré des époques). L’humanisme du XVIᵉ siècle d’Érasme, Rabelais, Montaigne, La Boétie, moteur de l’essor intellectuel et technique de la France de l’époque, a puisé dans les références grecques et latines, essentiellement des penseurs polythéistes.


Dans les plus grandes avancées françaises des siècles suivants, les mathématiques, l’astronomie, la médecine et une part de notre langue ont été aussi celles pensées par les scientifiques arabes, certains musulmans, inspirés eux-mêmes des mathématiciens indiens. Le terme « algorithme » vient du scientifique persan de confession musulmane Al-Khwarizmi, qui a posé les bases des mathématiques du millénaire d’après, et a écrit un Traité sur la numération des Indiens. Toute la médiation des philosophes arabes a été au cœur des considérations politiques, juridiques et philosophiques qui ont émaillé les siècles en France. Les exemples sont infinis, et ce texte ne fait qu'en effleurer quelques-unes.


In fine, la petitesse des identitaires est de réduire une civilisation, une Histoire. C’est une négation de la multitude, de la pluralité, du mouvement perpétuel, du savoir de pays en pays, de rencontres, des croisements, des échanges et des mutations.


« Les racines de l’Europe – et celles de la France en son sein – sont plurielles ». Ce n’est pas d’un odieux gauchiste, c’est du défunt pape François de l’Église catholique.


Antoine Trupiano Remille

 
 
 

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